VAUVENARGUES (L. de)

VAUVENARGUES (L. de)
VAUVENARGUES (L. de)

Il n’est pas surprenant qu’au siècle des Lumières le nom d’un moraliste fût condamné à demeurer dans l’ombre; peut-être faut-il moins incriminer de cette disgrâce l’œuvre brève et dense de Vauvenargues que la note trop grave qu’elle semblait rendre dans le concert des «philosophes» de ce siècle réputé frivole – vraie dissonance aux oreilles de certains critiques, qui encore aujourd’hui apparentent ce jeune aristocrate provençal aux moralistes sévères du XVIIe siècle, ou bien à ces héros fougueusement ambitieux, émules de Stendhal ou de Nietzsche, plutôt qu’à ses contemporains, dont il a pourtant partagé, plus qu’on ne le croit, les convictions, les enthousiasmes et les aspirations.

L’homme et l’œuvre

Fils aîné d’un magistrat récemment anobli, le jeune Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, vécut sans joie jusqu’à vingt ans à Aix-en-Provence ou à Vauvenargues, dans l’austère château paternel. De santé très délicate, il entra pourtant au service du roi, pour faire une carrière militaire: elle ne lui réserva que déceptions et souffrances; écœuré et malade, il démissionna en 1744 pour se faire homme de lettres, à Paris, où il vécut pauvrement, en rupture avec les siens, mais chéri de Voltaire et de Marmontel; il y mourut désespéré et seul à l’âge de trente-deux ans.

De tout ce que furent pour lui les expériences vitales décisives – traumatismes de l’enfance, angoisses de l’amitié et de l’amour, désillusions de la vie de soldat, dégoûts du métier d’écrivain –, et surtout les humiliations de la fortune – laideur, maladie, pauvreté et menaces de la mort –, on ne peut savoir que ce qu’il laisse à deviner; il ne s’exprime jamais que sous la forme la plus rigoureusement pudique.

Le seul livre publié par ses soins parut, sans nom d’auteur, en 1746: déconcertant et disparate (il contenait une Introduction à la connaissance de l’esprit humain suivie de Réflexions sur divers sujets et de Maximes , destinées à «allonger»), cet ouvrage ne paraît avoir suscité d’enthousiasme que celui de Voltaire.

Vauvenargues travaillait à une réédition, améliorée et étoffée, à l’instigation du censeur Voltaire, lorsqu’il mourut l’année suivante. L’édition posthume de 1747 passa presque inaperçue. La première édition complète, due à D.-L. Gilbert, date de 1857; elle rassemble en deux volumes tous les écrits connus de la main de Vauvenargues, y compris la Correspondance et des Fragments dont il avait pu consulter les manuscrits, conservés au Louvre, avant l’incendie de 1871.

Rien de tout cela ne permet pourtant de résoudre le mystère des contradictions internes: il s’agit évidemment d’une œuvre de jeunesse, témoignant d’une pensée ardente et forte, mais qui n’eut pas le loisir d’atteindre l’équilibre de la maturité.

Le projet d’un jeune enthousiaste

Le dessein paraît clair: voué, par la mauvaise fortune, à l’échec dans la seule carrière ouverte aux jeunes hommes de sa caste, il ne fait que se résigner à écrire, avec l’espoir secret de se persuader et de faire croire qu’un homme «capable d’écrire de grandes choses n’était peut-être pas incapable de les exécuter». Sa vocation d’écrivain n’est donc à ses yeux qu’une revanche sur son destin mauvais, un moyen «d’être quelqu’un» quand même, à la manière des précieux; mais cette gloire à laquelle il aspire ne revient, selon lui, qu’à l’écrivain qui «a en vue l’utilité des hommes» – ni plus ni moins qu’un Voltaire –, c’est-à-dire l’ambition de «les éclairer sur tous les principaux points de leurs disputes»: religion, politique, morale surtout, car la connaissance du vrai et «de ce qui est bien et de ce qui est mal» est essentielle, pour lui comme pour un Montaigne: toute la complexité de Vauvenargues est déjà là.

Vauvenargues s’interroge d’abord sur la valeur de nos moyens de connaissance et de communication: sa réponse est incontestablement celle d’un homme de son siècle, particulièrement conscient et impatient de la crise des valeurs qui passionne ses contemporains.

S’il semble se ranger aux conclusions déterministes découlant des systèmes de Newton, Malebranche ou même Spinoza, il rejette pourtant le pyrrhonisme intellectuel autant que la doctrine de l’irresponsabilité morale.

La réflexion sur l’art d’écrire

Il entre, aujourd’hui plus que naguère, dans les habitudes de la critique de s’interroger – à propos de tout écrivain – sur ses options et ses affres en matière d’écriture: Vauvenargues était d’autant moins destiné à échapper à cette investigation qu’il y apporte assez clairement des éléments de réponse.

En choisissant (bon gré mal gré) de se faire auteur, il se trouvait – compte tenu de sa formation intellectuelle et de ses goûts très classiques – naturellement porté vers les formes qui ont fait leurs preuves et dont les grands moralistes du XVIIe siècle lui donnaient les meilleurs exemples: réflexion, maxime, pensée, discours, traité, caractère, voire dialogue; aucun désir d’innover dans ce domaine, semble-t-il, comme l’éprouveront ses contemporains Marivaux, Diderot ou Rousseau, mais une ambition forte, sinon neuve, et qu’il résume d’un mot simple: l’éloquence vraie , ou la rhétorique la plus pure, la plus simple, la plus naturelle et surtout la plus efficace, puisqu’«il [ne] faut écrire [que] parce que l’on pense», en détestant cette «vaine pompe de paroles» trop chère à la race des «gens de lettres» qu’il abhorre: Vauvenargues ne fait en somme que retrouver les aspirations les plus austères d’un Pascal ou d’un Bossuet. Mais comment pourra-t-il accéder à cette noble et parfaite rigueur? La réflexion théorique n’y peut suffire, et le peu d’éléments qui nous soient parvenus jusqu’à ce jour en fait de variantes, de corrections, d’additions ou de retranchements – témoins de ses efforts et de ses repentirs – nous prouvent évidemment que Vauvenargues a fait, presque à la manière des poètes, l’expérience de la difficulté d’écrire, même ce que l’on pense le plus fortement et dont on a le plus ardent désir de convaincre les autres.

Un humanisme héroïque

On ne trouve pas dans les œuvres de Vauvenargues le système philosophique simple et cohérent auquel il aspirait, mais on peut y déceler aisément quelques grandes lignes de force.

Tout d’abord, une mise en garde, précisément adressée à un jeune compagnon d’armes, destinataire des Conseils à un jeune homme et que confirment les Réflexions et les Maximes . En observant ses contemporains, avec autant de cruauté que les Persans de Montesquieu, Vauvenargues ne cesse de dénoncer deux écueils, opposés mais également dangereux: l’esprit de légèreté , d’abord, mieux incarné à ses yeux par un Fontenelle que par Voltaire; si dans le domaine intellectuel la légèreté engendre le scepticisme ironique, qui est stérile, dans celui de la morale, elle tue l’énergie et l’amour de la gloire, sans lesquels les hommes ne peuvent que dormir leur vie; les esprits légers, dont raffolent les «bonnes compagnies» et les femmes, ne sont jamais que des médiocres, si brillants soient-ils, et Vauvenargues n’est pas éloigné de voir dans la médiocrité l’antithèse absolue de la vertu; cependant, la gravité chagrine , le rigorisme «farouche et orgueilleux» ne risquent pas moins d’étouffer la vertu. C’est nommément à La Rochefoucauld qu’il reproche de «s’être fait une gloire misérable de ne montrer que la faiblesse humaine» et aux émules trop zélés de Caton ou de Pascal de «faire une vertu qui, présumant follement de soi-même, ignore que tous les devoirs des hommes sont fondés sur leur faiblesse réciproque». Il importe sans doute que les hommes connaissent leur faiblesse, mais il est plus important qu’ils n’en désespèrent pas, car «il y a toujours dans l’esprit des hommes une force et une grandeur» qui les rend capables de reconnaître et de faire le bien: conviction profonde et irrationnelle qui relie Vauvenargues à la grande tradition humaniste du XVIe siècle, tout en lui faisant partager l’idéologie de ses contemporains, au moins dans le rejet (implicite) du dogme du péché originel.

Puis vient le plaidoyer, grave et ardent, en faveur de la dignité de l’homme et de la vie ici-bas, répondant évidemment à la tradition classique et chrétienne du siècle précédent: l’idéal humain de Vauvenargues exclut aussi nettement celui de l’«honnête homme», individu trop épris de modération pour entreprendre de grandes choses, que celui du chrétien, trop vite résigné aux limites de la condition humaine, ou trop occupé de son salut éternel pour vouloir vivre et réussir cette vie.

Le «grand homme» de Vauvenargues est capable de concevoir et se doit de réaliser une double ambition: héroïsme dans la vie personnelle, et humanité dans la vie sociale; ne se reconnaissant de devoir qu’envers les autres et envers lui-même, il est totalement à l’abri de l’ambition d’être un saint.

Pour être un héros, il lui suffira de se laisser imposer les exigences de son cœur, car c’est lui qui dicte les «grandes pensées», inspire le dégoût de la prudence, suscite l’amour de l’effort, de la gloire et des passions, qui seules font faire de grandes choses, parce qu’elles entretiennent l’énergie et la ferveur et qu’elles aident à supporter les échecs, les injustices et les malheurs.

Pour être humain, il ne faut que toujours s’intéresser aux autres: Vauvenargues nourrissait l’ambition folle et secrète de «régner sur les esprits et de gouverner les cœurs», mais sans vouloir renoncer à la familiarité avec tous les êtres (disposition méritoire chez un homme de sa caste !); abhorrant le «dédain paisible que l’on nourrit de sang-froid pour d’autres hommes», il écrit même un texte admirable, Sur la compassion , que ne désavouerait pas la «sympathie» d’un héros d’Albert Camus; précisons-le bien, ce n’est plus une simple variation sur le thème de la charité chrétienne, et c’est moins encore un essai de contestation sociale ou économique: ce problème-là ne peut pas encore passionner Vauvenargues; son originalité demeure ici entière: l’humanité , c’est pour lui le sens de la solidarité des hommes au niveau des misères et des grandeurs de la vie terrestre, hic et nunc .

Et Vauvenargues plaide enfin, lui aussi, pour la vie et même le bonheur; en bannissant la vertu négative du sacrifice, il prend parti pour l’activité, et pour les plaisirs, refusant de mettre le corps en pénitence, dénonçant comme un grand fautif celui qui se prive de l’expérience; et dans son désir de «tendre toujours à l’avantage de toute la société», il confesse enfin que la politique est peut-être «la plus utile de toutes les sciences humaines».

Voilà donc bien l’idéal d’un homme de son siècle, que le jugement de Dieu ne tourmente pas plus qu’un Voltaire ou même qu’un Diderot (de sa Méditation sur la foi , il ne s’exhale évidemment qu’un cri d’envie, bien humaine, pour ceux qui peuvent, aux moments d’angoisse, «se reposer dans les promesses de la religion»), mais qui tend ardemment à vivre en aidant les autres à mieux vivre dans ce monde.

Le renom de gravité stoïque qui a longtemps auréolé son souvenir a sans doute trahi sa vraie gloire; Vauvenargues est bien un moraliste, mais plus généreux qu’austère: le jeune homme qu’il est resté garde sa confiance à l’homme et à la vie, et il cède, à sa manière, au grand espoir qui anime ses contemporains. Aussi, la note qu’il fait entendre à l’aube des Lumières n’est-elle pas une dissonance, car c’est en fait sur le bonheur, cette idée neuve, qu’il entreprend, lui aussi, son enquête: à force de dédaigner les conformismes trop faciles, il a découvert, dans sa voie rude et solitaire, un exaltant secret: le bonheur consiste bien à «se plaire dans l’usage de sa vertu», c’est-à-dire dans l’activité courageuse et généreuse... Mais comment alors se consoler de l’injustice d’un destin qui le condamne à n’en témoigner qu’avec des mots?

Encyclopédie Universelle. 2012.

Игры ⚽ Поможем сделать НИР

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Vauvenargues — Vauvenargues …   Deutsch Wikipedia

  • Vauvenargues — may refer to:* Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, French writer * Vauvenargues, a commune of the Bouches du Rhône département in southern France, near Aix en Provence …   Wikipedia

  • Vauvenargues — País …   Wikipedia Español

  • Vauvenargues — (spr. wōw nárg ), Luc Clapiers, Marquis de, berühmter franz. Moralist, geb. 6. Aug. 1715 in Aix, gest. 28. Mai 1747 in Paris, betrat die militärische Laufbahn, kämpfte 1734 in Italien, 1742 in Böhmen, quittierte infolge seiner geschwächten… …   Meyers Großes Konversations-Lexikon

  • Vauvenargues —   [vov narg], Luc de Clapiers [də kla pje], Marquis de Vauvenargues, französischer Schriftsteller, * Aix enProvence 6. 8. 1715, ✝ Paris 28. 5. 1747; einer der bedeutendsten Moralisten des 18. Jahrhunderts, bemühte sich in aphoristischen… …   Universal-Lexikon

  • Vauvenargues — Vauvenargues, Luc de Clapiers, marqués de …   Enciclopedia Universal

  • Vauvenargues — (Luc de Clapiers, marquis de) (1715 1747) écrivain et moraliste français: Introduction à la connaissance de l esprit humain, suivie de nombr. pièces brèves (1746) …   Encyclopédie Universelle

  • Vauvenargues — Pour l écrivain de ce nom, voir Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues. 43° 19′ 55″ N 5° 36′ 13″ E …   Wikipédia en Français

  • Vauvenargues (Bouches-du-Rhône) — Vauvenargues DEC …   Deutsch Wikipedia

  • Vauvenargues, Bouches-du-Rhône — Infobox Commune de France nomcommune=Vauvenargues région=Provence Alpes Côte d Azur département=Bouches du Rhône arrondissement=Aix en Provence canton=Aix en Provence Nord Est insee=13111 cp=13126 maire=|mandat=2001 2008 intercomm=Pays d Aix… …   Wikipedia

Share the article and excerpts

Direct link
Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”